Les six crises du nucléaire français
Benjamin Dessus 14/04/2017

Ces dernières semaines, en pleine campagne présidentielle, le buzz médiatique autour du nucléaire bat son plein. France Inter, dans un documentaire remarquable, nous montre le degré de complicité entre Areva et EDF, et donc de leurs dirigeants, pour tenter de masquer les malfaçons potentiellement graves de conséquences de la forge du Creusot. Ces malfaçons concernent non seulement la cuve du réacteur de Flamanville, mais aussi une myriade de matériels sensibles qui équipent aujourd’hui nos centrales.

Fessenheim

Comme par hasard, Fessenheim est aux premières loges dans cette affaire de malfaçons

L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a en effet imposé pour un temps indéterminé l’arrêt du réacteur n° 2 de Fessenheim depuis le 13 juin dernier parce qu’un générateur de vapeur (un élément vital pour la sûreté du réacteur) ne respectait pas les normes de sûreté requises. Dix mois plus tard, il est toujours à l’arrêt. Quant au réacteur n° 1, il est loin de marcher en continu comme l’illustre par exemple son fonctionnement depuis le début de ce mois (1).

Fessenheim prolongé sine die

Cette situation déplorable n’empêche pas la direction d’EDF et les syndicats d’affirmer avec aplomb que cette bonne vieille centrale (elle a 40 ans cette année) marche comme une horloge et doit impérativement être conservée, tant elle est indispensable à la sécurité énergétique de notre pays et à l’équilibre des comptes d’EDF…

L’EPR de Flamanville est plombé par les incertitudes qui pèsent sur les capacités de résistance de sa cuve

C’est avec cet argument de choc que le conseil d’administration d’EDF a concrètement repoussé le 6 avril dernier la décision des pouvoirs publics d’arrêter Fessenheim, en liant cet arrêt à la mise en route du réacteur EPR de Flamanville. Or, la centrale de Flamanville est elle-même complètement plombée aujourd’hui par les incertitudes qui pèsent sur les capacités de résistance de sa cuve forgée au Creusot et sur laquelle l’ASN doit rendre un avis d’ici à septembre. D’autres problèmes graves pourraient par ailleurs encore retarder la construction, en particulier les questions de contrôle-commande. Bref, un cercle qui, comme le disait justement Alphonse Allais, à force d’être caressé devient de plus en plus vicieux…

Démantèlement et gestion des déchets : opacité et mensonges

La liste des mauvaises surprises ne fait que s’allonger. Fin octobre, on apprenait simultanément que les coûts de démantèlement affichés par EDF étaient sous-évalués (2) d’un facteur 2 à 3 et que l’entreprise qui jusque-là promettait le «démantèlement immédiat» (3) défend maintenant le démantèlement différé – à l’horizon 2100 ! – pour les premières centrales de la filière UNGG (uranium naturel, graphite, gaz), fermées dans les années 1980. Ce qui lui permet d’alléger sérieusement ses comptes…

Bure prend des allures de Notre-Dame-des-Landes

Enfin, et ce n’est pas le moindre des problèmes, Cigéo, le projet d’enfouissement des déchets à haute activité et longue durée de vie sur le site de Bure (Meuse), géré dans l’opacité la plus complète et sans concertation avec la population locale, prend des allures de Notre-Dame-des-Landes. Les nombreuses critiques émises par des experts indépendants concernant les risques de ce chantier qui va durer une bonne centaine d’années (incendies, accidents, etc.) ne sont pas prises en compte. Le respect de la notion essentielle de réversibilité du stockage est totalement bafoué. La remise en cause de la pertinence même du concept de stockage définitif au cours du débat national de 2014 n’a conduit à aucun lancement d’étude alternative. Enfin, alors que l’Andra, l’agence nationale gérant les déchets radioactifs, a évalué le coût de Cigéo à 35 milliards d’euros (très probablement un minimum), le gouvernement a retenu un coût de 25 milliards… ce qui arrange les affaires d’EDF. Aujourd’hui, l’Andra tente de mener la politique du fait accompli en engageant des travaux d’infrastructure. Pour l’heure, la justice a invalidé le 28 février l’acte par lequel les autorités locales ont cédé à l’Andra le site pressenti pour l’enfouissement, mais sur des motifs de procédure et non sur le fond.

Déni de démocratie

Bien entendu, tous ces choix concernant le nucléaire sont faits :

  • au mépris de la loi de transition énergétique d’août 2015 dont la mise en œuvre implique l’arrêt d’une vingtaine de réacteurs d’ici à 2025 ;
  • au mépris du droit, puisque Areva, propriétaire de l’usine du Creusot, ne fait pas même l’objet d’une action en justice de la part de son client EDF, ce qui s’explique aisément puisqu’une partie d’Areva doit être rachetée par EDF ;
  • au mépris des travailleurs du nucléaire à qui l’on fait croire que jamais une centrale nucléaire ne sera fermée, jusqu’au jour où ils vont s’apercevoir qu’il n’en est rien et qu’aucune mesure transitoire n’a été prévue ;
  • au mépris de la sécurité des Français qui savent bien que la partie la plus sensible d’un réacteur, la cuve, qui n’est pas remplaçable, n’est pas éternelle : elle finit par se fragiliser sous l’attaque des neutrons produits par la réaction nucléaire ;
  • au mépris des riverains (français et allemands), qui savent que le site de Fessenheim est particulièrement vulnérable, avec un risque sismique et un risque d’inondation important par le canal du Rhin (qui surplombe la centrale), et des conséquences éventuelles d’accident grave incalculables sur la nappe phréatique d’un bassin rhénan peuplé de plus de 10 millions d’habitants ;
  • au mépris de l’économie, puisque les conditions actuelles et prévisibles de fonctionnement à moyen terme de Fessenheim ne laissent guère espérer plus qu’un fonctionnement à mi-temps (4) et par conséquent à perte de la centrale (5). L’orthodoxie économique plaiderait donc plutôt pour son arrêt immédiat. Quant au courant produit par l’EPR (s’il fonctionne un jour), son coût complet dépassera à coup sûr les 100 euros par MWh et sera ainsi moins compétitif que des filières renouvelables.

Les six dimensions de la crise

Quand on entend Emmanuel Macron, ancien ministre de l’Economie en charge de l’industrie, déclarer tranquillement à une heure de grande écoute sur France 2 être rigoureusement incapable de chiffrer le coût complet du nucléaire, sans en conclure un instant à la nécessité d’engager d’urgence une étude indépendante sérieuse sur la question, mais en proposant de continuer telle l’autruche dans la même direction, on se dit que le mal est profond. Le nucléaire cumule en effet aujourd’hui six crises qui s’entrecroisent :

  • Une crise technique majeure avec la découverte de l’ampleur des problèmes liés à la qualité des aciers déjà utilisés ou à mettre en œuvre dans le remplacement de pièces ou la construction de nouveaux réacteurs, avec la circonstance aggravante d’une falsification dont l’ampleur n’est pas encore déterminée.
  • Une crise de sûreté, qui découle pour une bonne part de la crise précédente, mais qui se double d’une grave crise de confiance. Traditionnellement, les relations entre l’ASN et l’exploitant reposaient sur la sincérité des déclarations d’incident par ce dernier. Les omissions volontaires qui ont été découvertes mettent fin à la pertinence de ce mode de contrôle. Le « gendarme du nucléaire » ne peut plus se contenter des déclarations de l’exploitant, il se voit contraint de mener des enquêtes et des inspections beaucoup plus fréquentes et approfondies pour mettre en évidence des défauts volontairement cachés.
  • Une crise économique, avec une entreprise Areva dont la faillite n’a pu être évitée que par son rachat en partie par EDF, et EDF dont l’équilibre économique est fortement compromis. L’action d’EDF, introduite en Bourse à 32 euros en 2005 et cotée 62 euros en novembre 2007, continue sa descente aux enfers (8 euros le 7 avril). Le tout dans un contexte international marqué par un recul constant de la part du nucléaire dans le mix électrique mondial (11 % en 2015, contre 18 % en 1996), et aujourd’hui par la faillite de Westinghouse et le retrait d’Engie du nucléaire.
  • Une crise environnementale avec l’augmentation des risques que font courir le vieillissement du parc et les difficultés financières de l’exploitant. Le maintien du « tout nucléaire » freine par ailleurs la pénétration des énergies renouvelables et la maîtrise de l’énergie, entraînant un retard important par rapport aux engagements européens de la France.
  • Une crise sociale qui va toucher de plein fouet les travailleurs de la filière nucléaire quand ils seront brutalement confrontés à l’arrêt non préparé d’un nombre important de centrales (pour des raisons de sûreté et ou économiques) dans les dix ans qui viennent.
  • Une crise institutionnelle, enfin, puisque le système de gouvernance actuel d’EDF ne permet même pas à l’Etat, pourtant propriétaire de plus de 80 % de l’entreprise, de faire respecter ses décisions.

Comment en sortir ?

On ne sortira pas de cet imbroglio avec quelques pirouettes supplémentaires, la réaffirmation de dogmes stupides (6), le consensus informel de dîners en ville, l’incompétence et la paresse de l’administration, l’indifférence de la représentation nationale (7), le laxisme de connivence qui gagne les grands corps d’Etat traditionnellement en charge de l’industrie nucléaire…

Plusieurs questions doivent impérativement
être enfin mises sur la table
et trouver des réponses à court terme :

  • Comment donner à l’Autorité de sûreté les moyens indispensables pour répondre à la situation nouvelle créée par l’attitude des entreprises du nucléaire ? Faut-il lui attribuer des pouvoirs juridiques et des pouvoirs de sanction financière accrus ? Qui va instruire le procès du « nucléogate » et de ses hauts responsables ?
  • Comment s’assurer que les pressions énormes qui pèsent sur son directeur ne risquent pas de nuire à la pertinence de ses décisions, alors que les pouvoirs publics, la classe politique et l’industrie s’abritent officiellement derrière son avis, sans se priver pourtant d’exercer les chantages et les pressions les plus diverses ?
  • Quelle organisation d’expertise indépendante faut-il mettre en place dans les meilleurs délais pour sortir du flou sur les coûts réels du nucléaire ?
  • Comment remettre à plat démocratiquement tout l’ensemble de l’aval du nucléaire (le retraitement, le démantèlement, le devenir des déchets nucléaires) pour définir une politique cohérente qui prenne en compte l’avis des populations, des territoires concernés par les projets et laisse ouvertes des possibilités de bifurcation en fonction du progrès scientifique et technique ?
  • Comment réformer les statuts d’EDF pour que son presque unique actionnaire reste maître des décisions stratégiques ?

Il est urgent de remettre à plat la gouvernance de la filière

Cette première liste de questions, loin d’être exhaustive, montre l’urgente nécessité d’une remise à plat générale des conditions de gouvernance qui ne sont manifestement plus à la hauteur des défis auxquels est confrontée la filière nucléaire. Au moment où nos concitoyens se préparent à choisir un nouveau président de la République, on aimerait que les candidats ne se contentent pas de déclarations péremptoires sur la poursuite ou l’arrêt du nucléaire, mais s’engagent sur la mise en place d’un processus de délibération et de décision qui respectent les règles élémentaires de la démocratie, du droit, des problèmes sociaux, de l’environnement et de l’économie.

  1. Voir sur le site RTE « production des groupes Fessenheim 1 » qui montre que la puissance moyenne sur les dix premiers jours d’avril est de – 9 MW au lieu des 850 MW espérés.
  2. Audition parlementaire du 4 octobre 2016 voir www.global-chance.org/Le-cout-du-demantelement-des-centrales-nucleaires#note161013 par Bernard Laponche.
  3. C’est-à-dire un début de travaux une dizaine d’années après l’arrêt du réacteur.
  4. En 2016, le réacteur n° 1 a été arrêté du 6 février au 4 mai et du 10 décembre jusqu’à la fin de l’année et le réacteur 2 depuis le 13 juin. Il l’est encore. Soit moins de 50 % de disponibilité de la centrale en 2016 et très probablement pas mieux en 2017.
  5. Le coût du MWh nucléaire augmente de 70 % quand la durée de fonctionnement annuelle tombe de 7 000 heures (moyenne du parc français les bonnes années) à 4 500 heures/an du fait de l’importance des dépenses fixes d’exploitation et de maintenance.
  6. Comme par exemple : «Le parc nucléaire ne peut en aucun cas tomber au-dessous d’une puissance de 63,2 GW», ou encore «la France, elle, est l’abri d’un accident nucléaire», ou encore «le retraitement permet le recyclage de 96 % de la matière nucléaire».
  7. Qui préfère déléguer cette question épineuse à quelques députés réunis au sein de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), issus de l’industrie nucléaire et complètement acquis d’avance à ses thèses.